Articles - 1989 - Page 2
- Dorothée ou la haine des enfants
- La Barbie à bruit – Dorothée à Beaulieu
- Dorothée : le tour de France en quatre-vingt-dix jours
- Dorothée vendredi à Rouen : « L’enfant est sincérité et vérité »
- Le rêve de Dorothée : habiter un studio
- Télé Telle
- L’entreprise Dorothée au top niveau
- Après enquête, Kiri épouse Dorothée
- Quand la télévision encaisse
- Dorothée : la petite fille businesswoman
Dorothée ou la haine des enfants

L’évènement du jeudi – 16 mars 1989
Dorothée déteste les enfants. Il n'y a pas d'autre explication à une pollution cathodique telle que le « Club Dorothée ». En effet, infliger deux fois par jour (c'est du gavage) Jacky, Patrick, les Musclés. « Juliette je t'aime » et « Tu chantes, tu gagnes » à de futurs êtres humains, c'est les amputer à tout jamais du sens de l'esthétique et de la poésie...
Cependant, la haine des enfants est tout à fait compréhensible : quel plaisir peut-on éprouver en leur compagnie, à part satisfaire un instinct bassement maternel ? Ces gens-là ne savent que larmoyer, faire du bruit, réclamer à boire, à manger, ou, pis, de l'argent...
Impossible de soutenir avec eux une conversation sur le dernier film d'Isabelle Yasmine Adjani, ou le dernier roman de Bernard-Henri Sollers. Impossible encore de jouer au poker : ils n'ont pas de menue monnaie à investir. Sous prétexte qu'ils sont sans défense, qu'ils sont mignons, que la vérité sort de leur bouche, et que bien souvent ils remplissent une vie, qui, sans cela, serait vide, il est de bon ton de les aimer.
Seul W.C. Fields avait osé dire qu'il ne le portait pas dans son cœur. Pour admettre un tel sacrilège, on a prétendu que c'était un trait d'humour (et puis il a le bon goût d'être mort)
La haine des enfants est extrêmement culpabilisante, et le moyen de se donner bonne conscience, c'est, bien sûr, de compenser la mort en faisant quelque chose pour eux quand on est cultivé: on appelle ça catharsis...
En vertu du proverbe célèbre mais suis: «Ecarte-toi de celui qui n'aime pas le pain et la voix des enfants», on regarde donc qui affirme sa haine des enfants comme un monstre. Cet ostracisme violent est extrêmement louche. Si le « Club Dorothée » existe, c'est avec la bénédiction des parents. On peut même parler de complot du silence. En effet, par un de ces retournements de situation dont l'existence est féconde, les parents utilisent lâchement cette malheureuse Dorothée pour assouvir leur haine des enfants. Ainsi, je propose Dorothée à la citation de l'ordre du Grand Bouc émissaire.
Jeanne Folly
La Barbie à bruit – Dorothée à Beaulieu

24h de Lausanne – 28 mars 1989
Elle est bien loin la génération Colargol. Fini le roi des oiseaux et Hector le rat de l'espace. L'âge du fer et du laser est arrivé, Dorothée est là, poupée impeccable, semblable, les appas en moins, à ces créatures de vinyle que l'on nomme Barbie. Aujourd'hui, on sert aux enfants des light-shows et de la sono, pour leur plus grande joie, du moins on l'espère. Les bambins étaient venus en foule, dimanche à la halle des fêtes de Beaulieu, dans l'espoir de re- trouver tous ceux qu'on voit à la TV ». Ils n'ont pas été déçus. Sur scène, dix musiciens, les Musclés, et a tant de Dorothettes et de Doretheux, chargés de se trémousser en cadence.
Elle arrive sur fond de ciel goldoraken et c'est parti : « Vous êtes ici pour chanter, pour crier pour taper des mains, pour taper des pieds, allez-y.… c'est comme ça que je vous aime. » Les gosses obéissent comme de bons petits soldats, hurlent quand on leur dit de hurler, tapent les pieds et chantent sur commande des refrains qu'ils savent tous par cœur. Les parents ne sont pas en reste et se manifestent aussi quand on le leur ordonne.
Changements de costume éclair, spontanéité programmée, le spectacle est envoyé à la mitrailleuse ; on ne lésine ni sur les éclairages ni sur les paillettes. Tout fonctionne sur le principe de répétition : les musiques au schéma hypersimple qui vous entrent dans l'oreille après cinq mesures, comme la chorégraphie principalement fondée sur le thème de la victime et des bourreaux. Entre deux, Mademoiselle Dorothée passe généralement un savon à ses musiciens, qui se trouvent toujours en faute, quand elle ne fait pas aligner toute la troupe au garde à vous sur le devant de la scène. Mais lorsqu'elle chante la joie qu'il y a à être ensemble ou la douleur des cœurs brisés, le malaise se fait lancinant : de brisé, il y a sans doute eu beaucoup d'oreilles, et le mot amour dans sa bouche est aussi synthétique que le reste.
V. Sch.
Dorothée : le tour de France en quatre-vingt-dix jours

Le Parisien – 28 mars 1989
La reine des enfants vient de faire un tabac à Lyon. Le palais des Sports de Gerland était, la semaine dernière, plein comme un œuf de Pâques. Depuis bientôt trois mois, l'animatrice vedette est sur les routes. Sa tournée remporte un succès colossal !
PIERRE était aux anges. Ce petit Lyonnais de six ans venait enfin de voir sa Dorothée. Elle l'avait même embrassé tout en lui dédicaçant une photo. Le rêve ! Son père en aurait bien fait autant, mais à son âge...
Ils étaient près de sept mille à accueillir leur Idole. Des hordes de bambins en délire. Pour un public que l'on dit plutôt froid... Mais Dorothée sait comment les prendre : « Il y a des régions où les enfants sont tout de suite dans le spectacle. On m'avait prévenue qu'à Lyon ce serait plus difficile. Alors il faut s'investir, se donner à fond et les faire participer au maximum. Partout où je suis passée, les enfants ont été merveilleux. »
Avec quarante-huit villes à son programme, Dorothée n'a cessé de bourlinguer. Je suis quand même contente que nous nous arrêtions le week-end prochain. C'est épuisant. » Et son producteur, Jean-Luc Azoulay, de renchérir : C'est l'une des plus grosses tournées françaises. Nous avons eu plus de trois cent cinquante mille spectateurs. »
Un succès qui confirme la popularité de Dorothée. Neuf cents heures d'émission par an sur TF1, onze millions de disques vendus. Qui dit mieux ?
L'animatrice n'oublie cependant pas ses rendez-vous télé. Plusieurs fois par semaine, elle retourne à Paris retrouver toute l'équipe du « Club Dorothée » : « Nous avons prévu un programme spécial vacances de Pâques. Il y aura quelques surprises, mais surtout plein de Jeux et beaucoup de beaux cadeaux à gagner. »
Les enfants vont être à nouveau gâtés. Ils vont en passer du temps à regarder le petit écran, même si les parents s'opposent souvent à ce qu'ils regardent des dessins animés trop violents. « Mais il ne faut pas confondre violence et action ! »
Nicolas HÉLIAS
Dorothée vendredi à Rouen : « L’enfant est sincérité et vérité »

Paris Normandie – 29 mars 1989
Des admirateurs en culottes courtes, Dorothée en recense à présent des millions. Le gros œil de la télévision et, plus encore la scène, lui ont permis de conquérir simplement le cœur des bambins. Aimable et gaie, Dorothée a gagné le merveilleux pari de plaire en amusant. Cette véritable reine des enfants sera vendredi soir à Rouen...
Le cheveu blond soigne et lisse, l'œil pétillant, charmeur, expressif, volontiers coquin, mais aussi en prime, un regard attendrissant et sensible à souhait, on comprend aisément que les gamins aiment Dorothée ! Jamais excessive, toujours précise, cette charmante collégienne de 36 ans, qui se glisserait sans mal dans une classe de terminale est, sans aucun doute, celle qui touche avec le maximum de justesse le tendre monde des tout petits. Dorothée est aussi discrète à l'abri des sunlights qu'expansive et joyeuse face à une caméra. Il n'y a pas à dire. « Doro » passe bien !
Ame vaillante du music-hall
Dorothée, c'est un plus. En prise directe avec une certaine idée qu'elle se fait de la vie, ce petit bout de femme n'en finit pas d'étonner. Peut-être simplement parce que, comme vos rejetons, elle porte blue jean's et bottes, tout en sachant encore nouer négligemment autour de son cou, un foulard de quatre sous. Un foulard que lui aurait donné un amoureux transi de bonheur de quinze ans à peine ! Véritable âme vaillante du music-hall, Dorothée est, selon la formule consacrée, « toujours prête ». Surtout lorsque l'on prononce devant elle le mot magique « d'enfant » ...
« L'enfant est sincérité et vérité. En sa présence, on ne triche pas. Il faut même savoir accepter parfois son impitoyable, mais juste jugement. Au risque, c'est le jeu, d'en prendre plein les dents ! Cela dit, existe-t-il une joie plus grande et plus encourageante que celle spontanée d'un enfant dont le cœur "gros comme ça vous fait littéralement chavirer de bonheur » ?
Loin des studios et des planches, « Doro » s'envole...
L'Inde, Calcutta, la merveilleuse mère Térésa. La sincérité cachée au service des moins favorisés. Les yeux de Dorothée brillent soudain. Plus doux encore qu'à l'accoutumée...
« Si je n'avais pas fait ce métier, auquel rien au fond ne me destinait, j'aurai aimé à un niveau plus modeste naturellement, faire œuvre de charité en essayant de copier humblement cette sainte qu'est sœur Thérésa. Sans publicité, en voilà une qui grignote chaque jour patiemment du terrain sur l'indifférence. Elle avance sur l'air d'un même et unique leitmotiv : ce n'est pas moi ! Quel exemple. Superbe de générosité, mère Thérésa a déjà gagné le merveilleux pari de l'amour gratuit de son prochain en suscitant des vocations ».
Et vlan ! Voilà qui décoiffe... et qui réveille ceux qui auraient tendance (et ils sont nombreux) à prêcher seulement pour leur chapelle en se regardant le nombril et celui de leurs proches.
« Préserver le noyau familial »
On est loin de la Dorothée gambadante que des sirènes hurlantes poussent sur le devant de la scène et qui ne fait de véritables projets de cinéma que lorsqu'elle aura pris « de l'âge », comme elle dit ! Pour l'instant, elle parle de sa famille avec tendresse : « Les liens avec les parents apparaissent à mes yeux comme une priorité. Ils ont encore trop tendance de nos jours à se fissurer sous le faux prétexte de liberté de l'individu. Le noyau familial doit absolument, et le plus longtemps possible, être préservé afin d'éviter de couper un cordon ombilical dont, un jour ou l'autre, on a forcément besoin. Aujourd'hui, la jeunesse est adulte avant l'âge. Cela tend à lui enlever rêve et imagination. La poussée de l'ordinateur, à ce sujet, m'inquiète car « l'appareil » annule l'analyse humaine. L'enfant n'est pas un analyste au même titre que son père, d'où la possibilité d'un traumatisme devant les multiples agressions d'un monde en ébullition qui malheureusement bouillonne dans un mauvais bain » !
« Je prie, et je crois aux miracles »
Alors, tentons d'oublier. Ne serait-ce qu'un moment. Musique et décors à l'appui : « C'est vrai que le métier que je fais n'est, au fond, que du vent. Toutefois, s'il permet une évasion, un instant de rêve et de bonheur, une sorte d'isolation bénéfique, je considèrerai la partie comme gagnée ! Un jour à Albi, je me suis cassée deux côtes en chutant sur la scène au cours d'un spectacle, je n'ai ressenti la douleur qu'une fois avoir repris le train qui me ramenait à Paris. C'est fou ce que le plaisir masque la douleur » !
N'y voyez surtout pas là une certaine et quelconque forme de démagogie. Dorothée a le mérite de parler clair et de jouer franc jeu, en toutes circonstances, sur n'importe quel sujet...
« Oui je prie et, je crois aux miracles. Souvent, je me raccroche à ça. La ferveur m'aide à surmonter les épreuves. Il y a quelques années, je n'ai jamais autant prié, pour me retrouver en position de demandeuse, que le jour où ma grand-mère a été gravement malade. C'est vrai que l'on ne doit pas penser à implorer seulement le ciel dans de telles circonstances, mais lorsque le besoin pressant, la peur également, sont là » !
Oui, elle est amoureuse !
Dans sa douceur câline, Dorothée a un jour mesuré et regretté la vilaine aventure vécue par son amie Chantal Goya : « Ce qui lui est arrivé est véritablement épouvantable, trop bête. Pour une émission qui n'était qu'une épreuve de corde raide, dont seuls Gainsbourg et, avant sa mort, Coluche avaient su se dépêtrer, Chantal est encore au creux de la vague. Ce n'est pas
juste. On ne plait pas à tout le monde. La constatation est parfois difficile à admettre, mais elle est logique. Il faut souvent une belle force de caractère pour éviter l'accroc qui nous guette tous ».
Un accroc dont Dorothée veut se préserver le plus longtemps possible. Une reprise fil à fil se révélant toujours délicate ! Paris, Lyon, Marseille, Nice, Bruxelles, Lille... Vendredi à partir de 20 heures, Dorothée sera à Rouen. Toujours sous un chapiteau dressé sur le parking du Parc des Expositions. En attendant la fameuse salle promise avant les élections. Une bonne nouvelle, enfin. Dorothée n'est pas une « menteuse » comme le dit l'une de ses chansons. Par contre, elle est bien « amoureuse » et ne le nie pas ! De qui ? Cherchez curieux... Mais de son public, bien sûr !
La location pour le spectacle de Dorothée se poursuivra jusqu'à vendredi midi aux disques Damame, 3 rue Grand-Pont à Rouen. Téléphone : 35 71 44 18
Entretien réalisé par Jean-Pierre CARPENTIER
Le rêve de Dorothée : habiter un studio

France-Soir – 6 avril 1989
LE XX ème siècle a offert aux enfants des fées médiatiques. Des fées qui, comme Dorothée, s'entourent toujours de magie, mais qui viennent embrasser leurs chères têtes blondes à la fin de l'histoire.
Les héroïnes des années quatre-vingt ne voyagent pas sans bagages. Pour sa tournée
après - Zenith, qui a démarré en janvier dernier et qui s'achève ces jours-ci. Dorothée et sa troupe, dix musiciens, dix danseurs, deux choristes et trente techniciens étaient suivis de trois semi-remorques.
"C'est indispensable pour produire un spectacle de qualité, explique-t-elle avec l'aplomb d'un chef d'entreprise. Mais l'équipe est formidable : tout arrive à être démonté en 2 heures pour repartir vers l'étape suivante. » Et le lendemain, l'aventure recommence dans une autre ville, dans une autre ambiance.
Maquillage
« Les réactions des gosses sont différentes suivant les régions. Certaines salles sont plus difficiles à "chauffer", mais cela se termine toujours dans la folie la plus totale. J'ai souvent beaucoup de mal à quitter la scène. »
Dorothée maquille elle-même ses musiciens. Eclats de rire assurés. Car ambiance est au beau fixe sur les routes de France comme sur le plateau de ses émissions quotidiennes. Dans les gigantesques studios de la Plaine Saint-Denis, aux limites de Paris. Dorothée fait aussi régner en maitre le mot travail. Tout, là-bas est adapté à une production en circuit fermé. « J'y ai même fait installer mes bureaux et bientôt, j'y habiterai !» Un grand loft au-dessus des décors et des loges : de quoi faire à coup sûr de beaux rêves.
Sylvie MAQUELLE
Télé Telle

La Croix – 9 avril 1989
Dorothée est non seulement la vedette de TF1 qui occupe le plus l'écran le mercredi, plus de six heures d'antenne mais c'est aussi une entreprise. Productrice de ses émissions, elle se sert de la télévision pour lancer des produits - disques, cassettes, gadgets en tout genre qu'elle vend pour le compte de sa propre firme, elle fait dans l'autopublicité du lundi au samedi matin inclus, bref, la holding Dorothée fonctionne à plein. On dit qu'elle frise l'illégalité à TF 1, on n'est pas regardant sur le sujet, quant aux diverses Hautes Autorités, elles paraissent avoir d'autres chats à fouetter.
Si l'émission était géniale, on pourrait accorder les circonstances atténuantes. Mais il est loin le temps où, sous la houlette de Jacqueline Joubert, Dorothée faisait ses premières armes sur Antenne 2. Ainsi, que dire de l'émission du mercredi après-midi, si ce n'est qu'entre hurlements et dessins animés japonais il ne se passe rien ?
Enregistrée en public, Dorothée ne cesse de crier, ameutant le public d'enfants, le tout relayé par son orchestre - les Musclés - jouant ici le rôle d'une médiocre formation de cirque. Quant aux inimitables Jacky, Patrick et Cordier, à force de les voir depuis des années jouer aux pitres, je suis pris de pitié : il faut savoir se reconvertir.
Pas un documentaire, rien sur les animaux, la vie du monde, le sport, seuls ont droit de cité Muscleman, GI Joe, Dragon ball, Bioman II, ces horreurs nippones qui, à longueur de jour, peuplent la télévision pour enfants. Il fallait regarder Claude Pierrard sur Antenne 2 avec Croque-Matin pour, pendant ces vacances, avoir de temps à autre un document filmé. Et puis, comme il est dit que tout sur TF 1 se vend et se gagne, Dorothée peuple son émission de jeux : pas moins de sept en trois heures d'antenne l'autre mercredi. Et l'on gagne quoi ? Je vous le donne en mille : les produits Dorothée !
En réalité, toute l'émission est construite comme un formidable faire-valoir de l'animatrice. Elle chante, mime, anime, avec autour d'elle des personnages falots et des séquences insipides. Tout doit graviter autour de la diva des enfants.
Plutôt court au niveau éducatif, et à ceux qui disent que ses refrains ont le mérite d'être retenus par les enfants, qu'ils fassent à titre d'exemple écouter à leurs bambins Anne Silvestre, et ils verront que les enfants retiennent aussi bien des paroles poétiques que les ritournelles de Dorothée. Dorothée le sait bien : éduquer n'est pas forcément ennuyer, on peut distraire avec intelligence. Mais elle a choisi la voie du mercantilisme et nos enfants trinquent.
Jacques-Yves Bellay
L’entreprise Dorothée au top niveau

France-Soir – 12 avril 1989
Sa maison de disques réunit les Musclés, Bernard Minet et Emmanuelle. Ils sont tous entrés dans les classements des meilleures ventes de 45 tours.
Quel est le point commun entre Les Musclés (n° 2 au Top 50), Bernard Minet (n° 20) et Emmanuelle (n°47) ? Réponse : ils appartiennent tous les trois à l'écurie AB Productions. La maison de disques de Dorothée dirigée par Jean-Luc Azoulay et Gerard Sales. Au départ. Les Musclés - cinq gars bien de chez nous - assuraient en groupe l'animation musicale du Club Dorothée (sur TF1). Pour mettre de l'ambiance sur le plateau, nos cinq copains jouent leur chanson-fétiche, un truc imparable : « La Fête au village ». Huit mois plus tard. 500.000 exemplaires vendus... « Une formidable aventure, raconte Jean-Luc Azoulay, un succès auquel nous ne nous attendions pas du tout »
Deuxième sur la liste. Bernard Minet est batteur des Musclés. « Dis-moi Bioman » est son deuxième 45 tours classé au Top.
Comme les précédents. Emmanuelle, même si ses tubes ne sont pas signés de la même équipe, est aussi associée à la « compagnie » Dorothée. Ex-fan de « Do », elle est amie avec la fée des enfants et profite régulièrement du coup de pouce promotionnel offert par l'émission. Après tout, d'autres en font autant... pourquoi se gêner, même si Jean-Luc Azoulay s'en défend avec véhémence : « Ses tubes n'ont jamais été matraqués sur le Club Dorothée. Emmanuelle a une autre démarche et fait une promotion normale avec les autres médias. »
Les Musclés, Emmanuelle, Bioman au Top... en attendant le nouveau 45 tours de Jacky (« Rêveries d'un promeneur solitaire au pied du Fuji-Yama ») et, pour bientôt, celui de Dorothée, le troisième de Minet, le second d'Hélène (« Le train qui s'en va »). Une autre protégée d'AB Prod ? En dix ans. AB est devenu le premier label indépendant français en vendant du Dorothée (onze millions de disques) et en créant un style inédit de production d'artistes : le concept « famille-télé ». On serait tenté de dire « aussi belle réussite discographique que télévisée », si ces mots ne rendaient pas Jean-Luc Azoulay plutôt nerveux.
« Nous fonctionnons comme n'importe quelle maison de disques ; comme Virgin, par exemple, qui sort plusieurs productions Etienne Daho. Nous ne sommes pas liés à la télévision. AB disques existait avant AB TV et a eu trois titres en 1986 classés dans le Top (dont le générique des « Bisounours »), alors que Dorothée n'était pas sur TF1 (mais sur A 2, N.D.R.). Notre chiffre d'affaires, contrairement à ce que d'aucuns prétendent, n'a pas augmenté depuis « Club Dorothée ». L'émission existe grâce au disque, et non pas le contraire »
Plutôt « que de trust ». Azoulay, préfère parler de « famille » autour de Dorothée « Une équipe qui travaille et vit grâce à elle, c'est une question de chance. Est-ce que tout s'écroulerait si Dorothée décidait d'arrêter ce métier ? Vous savez. Do est une vedette énorme, mais tout peut arriver... » D'une humilité extrême, il préfère d'ailleurs minimiser son succès.
« A côté des tubes, nous avons eu beaucoup de disques dont je ne citerais pas les noms (Si ! Il a cité le premier 45 tours d'Hélène) qui n'ont pas marché. Vous savez, nous avançons sans stratégie, naturellement, au feeling... Rien n'est calculé. A chaque fois que nous avons voulu lancer une opération de marketing, ça a raté. » Mais craint-il l'overdose d'un public étouffé sous les productions AB ? « Je ne crains que l'overdose de jalousie. Notre seule stratégie est de plaire au public. Tant que le public achète, ça va... »
Florence TREDEZ
Après enquête, Kiri épouse Dorothée

Stratégie – 8 mai 1989
Depuis le 28 décembre 1988 très exactement, Kiri (Fromageries Bel) sponsorise sur TF1 la séquence du Top Junior diffusée vers 17 h le mercredi après-midi dans l'émission de Dorothée. Une première qui avait débuté en fanfare avec un Maxi-Top, sorte de hit-parade de l'année. L'objectif de Hervé Renard, directeur commercial des Fromageries Bel était clair : faire de Kiri un produit qui soit plus réclamé par les enfants, alors qu'il reste surtout un produit prescrit par les mamans. Le contrat signe avec TFI (dont le budget a soigneusement été garde secret) prévoyait la mise en place d'une étude d'impact dès la huitième émission. Consul-test, auteur de cette étude a donc réalisé un « point 0 » entre le 21 et le 23 décembre 1988 sur un échantillon de 300 enfants âgés de six à douze ans, puis un « point 1 » après la 8ème émission sur le même échantillon ainsi que sur un panel de 150 mères.
Des résultats de cette enquête dépendait la poursuite de l'opération avec TF1. Que tous les p'tits loups se rassurent. Kiri persévère jusqu'à la fin de juin. Le souvenir de la présence de Kiri dans le Top Junior atteint 46 % en spontané et 85% en suggéré. A la question « Voyait-on assez Kiri dans l'émission de Dorothée ? » . L’acceptation globale est de 78 %. Ce taux se stabilise à 76 % sur l'adéquation de Kiri avec l'émission de Dorothée et à 75% avec le Top Junior. Consul-test a également demandé aux enfants et à leurs mamans de donner une note à l'émission. Les enfants d'abord : 8.5 sur 10 pour l'émission et 7,8 sur 10 pour la séquence parrainée. C'est un peu plus faible pour les mamans : 7 sur 10 pour l'émission et 6,7 pour le Top Junior.
« C'était un pari. Explique Hervé Renard, mais pas un coup. Cette opération à moyen terme nous permet de jouer sur des items très précis et de faire pénétrer Kiri dans l’univers des enfants. »
L'image de Kiri (les gastronomes en culottes courtes, sages comme des images) évolue. Hervé Renard souhaitait savoir si, après l'opération, Kiri allait oui ou non être perçu comme un produit plus branché. Résultat : de 100 en décembre 1988, l'indice est passé à 135. De même, à la question de savoir si les enfants poussent un peu plus leurs mères à acheter le produit, l'indice est monté à 121. Succès sur toute la ligne. « C'est un excellent banc d'essai pour nous comme pour TFI. Et nous avons pu nous apercevoir avec précision du transfert d'image qui s'est opéré entre Dorothée et Kiri. »
Enfin, à la demande des Fromageries Bel et de TF1. Consul-test a posé quelques questions sur l'image de Dorothée auprès des enfants et des mamans. L'animatrice est jugée très sympa (93% pour les enfants, 87% pour les mamans), elle est considérée comme une copine (76% pour les enfants et 74 % pour leurs mamans). Pas de doute, Kiri peut poursuivre son chemin avec Dorothée !
Laurent Neumann
Quand la télévision encaisse

Le monde de l’éducation - Juin 1989
Sponsors, produits dérivés, publicité, serveurs minitel : tout est bon pour gagner de l'argent grâce aux jeunes téléspectateurs. En outre, les chaines investissent de moins en moins et achètent de plus en plus, au moindre prix, des séries étrangères.
Vous préférez : la chanson de Jacky en français ou en anglais ? Donnez-nous votre avis sur le minitel ! » 36-15. Les parents paient... Les messageries télématiques ont fait récemment leur entrée dans le business audiovisuel : le sponsoring, les produits dérivés et. bien sûr, la publicité les ont précédées. C'est grâce à toutes ces recettes externes que les unités de programme jeunesse ont pu augmenter considérablement leur temps d'antenne, tandis que leurs budgets stagnaient. D'abord les produits dérivés. Leur histoire est ancienne. La firme Walt Disney, par exemple, qui dispose d'une chaine à péage sur les antennes américaines, exploite depuis longtemps ce filon : l'image de Mickey a été apposée sur tous les supports imaginables. Des disques ont été produits, des journaux édités et les célèbres parcs de loisirs ont vu le jour.
En France. Nounours. Pimprenelle et Nicolas ont eux-mêmes suscité la vente de marionnettes. Zébulon et son - Manège enchanté. Casimir et son - Ile aux enfants ont suivi la même stratégie. En général ; une fois qu'un dessin animé connait un large succès sur un marché suffisant, les produits dérivés qui s'en inspirent sont commercialisés. Mais l'inverse existe aussi les jouets sont d'abord lancés, une série publicitaire est ensuite commandée à une maison de production et vendue aux diffuseurs à un prix très intéressant. C'est le cas par exemple des Petits Malins, des figurines fabriquées par Bandaï, un géant du jouet japonais. La série qui en est tirée a été achetée par FR3 10 % de son prix de revient. Une vingtaine de séries sujettes à produits dérivés sont diffusées sur les antennes françaises ces temps-ci. Toutes ne marchent pas aussi bien et le porte-monnaie des parents a tendance à se refermer. Cependant, dans un entretien publié par l'INA l'an dernier. Bernard Prat, directeur des filiales européennes de Bandaï, ne s'inquiétait pas outre mesure. « Une seule série qui a un grand succès nous rembourse. Et bien au-delà, de neuf échecs, confiait-il. Il expliquait encore : « Pour une mère qui travaille, un jouet n'a pas de prix. Le secteur des produits
dérivés vient de franchir un grand pas avec l'arrivée des pistolets interactifs, qui permettent de tirer sur les créatures biomécaniques de Captain Powel, un produit américain diffusé l'an dernier par la 5 - ou sur Saber Rider, un concurrent qui passe sur TF1.
Des cadeaux à la pelle
Techniquement, ces gadgets ne sont pas sans intérêt leurs images contiennent des signaux codés, qui permettent aux téléspectateurs de simuler de vrais combats et de voir leur score s'inscrire sur les jouets. Un must dans le genre, autrement plus exaltant que de retrouver les Schtroumpfs sur un paquet de pâtes ou de biscuits ! Et plus intéressant aussi pour les chaines : dans le second cas, ces dernières se contentent de délivrer des licences, dans le premier, elles encaissent un pourcentage sur les pistolets vendus. Les sponsors sont aussi largement mis à contribution dans le financement des émissions pour la jeunesse. Il est loin le temps où Orangina déclenchait un scandale national en « parrainant » une émission de Stéphane Collaro. Aujourd'hui, tout est permis, ou presque, et certaines agences de communication se sont spécialisées sur ce créneau. Le sponsoring peut prendre plusieurs formes. Les plus simples - auxquelles ont recours les chaînes publiques - consistent à citer la marque qui offre un cadeau aux gagnants d'un jeu, ou encore à associer au générique le nom de la société qui offre l'émission (dans ce cas, la durée de l'annonce se vend un peu plus cher que celle d'un spot publicitaire). Le sponsor peut aussi être présent tout au long du programme, voire en proposer le contenu, en accord avec le cahier des charges rédigé par le diffuseur.
Cette liste n'est pas exhaustive, et puis rien n'empêche le mélange des genres. Un exemple édifiant : le Top junior offert par la marque Kiri aux adeptes du Club Dorothée. Les enfants votent pour leur disque préféré par minitel. Sur les dix chansons en présence, presque toutes sont des génériques des séries diffusées pendant l’émission, interprétées par un des présentateurs, voire par Dorothée en personne. Ce mercredi-là, c'est la Fête au village qui l'emporte, une rengaine signée les Musclés : le groupe de musiciens chargé d'égayer les mercredis après-midi de TF1, dont le chanteur n'est autre que Bernard Minet, l'interprète inoubliable du disque de « Bioman », l'une des séries vedettes du Club Dorothée ! Le spectateur qui a trouvé le bon classement gagne... un minitéléviseur. La boucle est bouclée !
La télévision française se montre à la fois gourmande et avare. En effet, une chaîne n'apporte jamais plus de 20 au budget d'une réalisation. Aux producteurs de trouver les 80 restants auprès des partenaires privés, publics et étrangers qu'ils parviennent à convaincre... Une fois ficelé ce délicat montage financier, la chaine s'engage à diffuser l'œuvre et prélève sa quote-part sur les sponsors, sur les ventes à l'étranger et sur les produits dérivés ! La situation est radicalement différente aux Etats-Unis, où les diffuseurs peuvent prendre en charge jusqu'à 100 du budget de production : les chaines cèdent en outre les recettes commerciales aux producteurs, ne conservant que les revenus publicitaires. En France, elles gardent aussi ces recettes-là.
Or, de la publicité, il y en a tout le temps : avant, après, pendant les programmes et même au beau milieu des dessins animés sur TF 1. Mais, là, les jeunes publiphiles ne sont pas loin de se rebiffer : « Ils nous coupent en plein suspense, après on ne comprend plus rien ! » se plaignent-ils en chœur. L'indigestion les guette. Pourtant, ils avouent tous que leur principale activité devant le poste, c'est manger, surtout quand on voit des publicités pour les gâteaux » ...
« Ils pèsent 400 milliards »
Les fabricants de jeux et de jouets ne sont pas les seuls présents sur les écrans du mercredi, les marchands de yaourts, de chocolat, de boissons, de biscuits, de céréales, de surgelés et de confiserie en tout genre y figurent aussi. Selon les professionnels de la communication, la publicité en direction des enfants ne peut que se développer, car ces derniers représentent un énorme marché potentiel. En novembre 1988, le magazine Tertiel leur avait consacré une enquête au titre évocateur : Ils pèsent 400 milliards : il en ressortait que les enfants ont leur mot à dire sur 15% des dépenses des ménages français. Non seulement ils poussent leurs parents à la dépense, mais ils sont en outre des consommateurs ouverts (ils aiment les produits nouveaux), qui se renouvellent rapidement. Ils représentent les clients de demain (les formules juniors des banques et la façon dont les constructeurs automobiles soignent leur image de marque auprès d'eux témoignent d'une stratégie basée sur le long terme). Et, en plus, les consommateurs en culotte courte sont riches ! « Lorsqu'un petit reçoit 10 francs, il en dépense 30 et en met 10 de côté ", a coutume de dire Joël Le Bigot, qui dirige l'Institut de l'enfant. Autre atout : la réclame télévisée en direction des enfants reste bon marché.
L'espace publicitaire à la télévision est une sorte de bourse fluctuante en fonction des courbes d'audience. Fin 198 le cours du Club Dorothée Noël était coté parmi les cinq écrans les plus intéressants du moment. 1 % de son audience (soit 193 000 foyers) était vendu 1 300 francs les 30 secondes d'antenne. A titre comparatif. Sur TF1, l'écran placé entre le journal de 20 heures et le film valait, toujours fin 1988. 450 000 francs les 30 secondes.
Plus une émission est regardée, plus la chaine peut demander le prix fort. Cela parait logique, mais comment comprendre alors l'imprécision des mesures de l'audience auprès des enfants ? Pendant longtemps, la télévision française ne s'intéressait même pas aux - individus de moins de quinze ans. Aujourd'hui s'ouvre l'ère du bouton-poussoir : chaque membre de la famille est censé appuyer sur son bouton personnel chaque fois qu'il s'assoit devant le poste: Médiametrie sonde ainsi les enfants à partir de l'âge de six ans: son concurrent SOFRES-Nieisen des trois ans. Les bambins seraient-ils sensibles aux lois du marché au point de ne pas oublier de faire leur devoir de téléspectateur cobaye ?
Les Japonais, champions du marketing
Les responsables d'unités jeunesse en doutent et s'inquiètent. Les mesures d'audience ne se répercutent pas innocemment au sein des chaines. On prétend que les petits aiment les sitcoms - et les séries américaines ! », s'insurge Christophe Izard d'Antenne 2. - Je crois au contraire qu'ils préfèrent les émissions de leur âge. Une discussion difficile à trancher, car les chaines ne se donnent pas les moyens de mieux connaître leur auditoire. Nulle étude n'est commandée sur les aspirations des juniors et de leurs parents, nul spécialiste de l'enfance n'est consulté les responsables de programmes se fient à leurs intuitions et à leur professionnalisme. « Il y a quelques années, une chaine m'avait demandé mon avis au moment de choisir une série pour les 6-14 ans ! » se souvient Joël Le Bigot. Preuve, selon lui, que « les médias doivent réapprendre les enfants ».
Les producteurs japonais sont au contraire reconnus comme les champions de la prospective marketing, qui leur permet de concevoir leurs produits directement pour le marché occidental. Leurs personnages, par exemple, ont souvent les yeux bleus, le moins bridés possible. Leur succès est à la mesure de leurs efforts : en France, hors des plateaux, 85 % des programmes pour les enfants viennent d'Extrême-Orient ou des Etats- Unis ! Un élément qui pourrait éclairer le débat ouvert par les défenseurs des émissions étrangères, au nom d'une certaine culture « mondiale » des enfants. Le cahier des charges des chaines publiques a beau imposer un quota de diffusion de 60 d'œuvres originaires de la CEE et de « 50% au moins d'expression originale française » avec l'explosion de l'audiovisuel junior, il a bien fallu se fournir ailleurs.
Sur FR 3. Mireille Chalvon a déjà coproduit plusieurs dessins animés avec des sociétés= japonaises. Une façon comme une autre de résister à l'hégémonie et de garder un œil sur les contenus. Les Japonais ont de bons scénaristes, explique-t-elle. Ils savent raconter des histoires qui jouent sur les sentiments, qui font peur. Ils soignent toujours la qualité des décors. En revanche, l'animation est souvent minimum, moins de dix images par seconde : lorsque trois personnages occupent l'écran, l'un d'eux tourne toujours le dos. Cela ne nécessite pas une débauche de moyens et cela reste efficace.
Les millions de Catherine Tasca
Pour les producteurs européens, la bataille se révèle inégale. Lorsque apporte un projet destiné aux enfants on me répond toujours qu'il n'y a plus d’argent or la situation n'est pas la même pour les adultes s'emporte Nicole Pichon, responsable des productions jeunesse à la SFP. Il n'y a plus que Canal Plus et la SEPT qui font des efforts. La colère des producteurs n'a pas fini de gronder depuis quelques années, le marché français stagne : Antenne 2, par exemple, a commandé 120 heures de production en 1988, contre 123 heures en 1986. Les coproductions baissent, les achats augmentent : FR 3 a acquis 158 heures d'émissions en 1986. 286 en 1987 (dont 72 de programmes étrangers). Depuis le début des années 80, le compte de soutien aux industries de programmes audiovisuels aide le dessin animé français, apportant jusqu'à 20 du budget d'une production. Là encore, les chaines ne brillent pas par leur générosité : en 1987, lorsque le Centre national de la cinématographie (CNC) versait 40 millions de francs, les chaines apportaient 27.8 millions pour une commande de 20 œuvres d'animation, soit 60 heures. En 1988, pour la production de 12 œuvres (43 heures). L’Etat a versé une aide de 22.7 millions, les chaines en ont apporté 17. C'est dans le cadre du CNC que Catherine Tasca a décidé d'épauler les réalisations pour la jeunesse par une dotation de 100 millions de francs supplémentaire. Or tout ne fonctionne pas au mieux : la commission chargée de les répartir s'est réunie une première fois en mars dernier, sans que les intéressés en aient été prévenus. En annonçant le doublement des financements publics consacrés à la production originale pour la jeunesse. Catherine Tasca avait précisé que le dessin animé se verrait attribuer 20 millions de francs par la deuxième chaîne. 15 par FR 3. De source bien informée, il semble qu'à Antenne 2 une partie de cette manne ait été diluée dans le pot commun de la chaîne.
UN APRÈS-MIDI DANS LES STUDIOS DE DOROTHÉE
« Nous sommes ensemble pour plus de trois heures et demie de folie ! » s'exclame Ariane au comble de l'enthousiasme. « Ouais ! », répondent en chœur les enfants, dès que le technicien leur fait signe. Tout à l'heure. Corbier les a prévenus : « Si vous criez bien au moment où on vous le demande, on vous donnera des cartes postales de toute l'équipe. » « Ouais ! » hurle en retour le public, qui comprend vite. Le dialogue est minimum. Sur le plateau, où se tourne en direct le Club Dorothée de ce mercredi-là, plus personne n'adressera la parole aux enfants pendant les trois heures quarante d'émission, hormis quelques jeunes filles, hôtesses d'occasion. Ces dernières sont chargées de faire tenir tranquille, les jeunes invités, assis sur des gradins inconfortables. Ça commence mal : Dorothée n'est pas là, la star des petits est en tournée.
Première déception pour ces écoliers venus d'une petite ville de Seine-et-Marne. Car, comme l'expliquent les quelques parents qui les accompagnent : « Ils attendent ce jour depuis plus d'un mois. Malgré la participation demandée pour la location du car, toute l'école est là, sauf les enfants de la maternelle, trop petits pour être acceptés sur le plateau. Les parents paraissent plutôt dépités d'être relégués ainsi à la cafétéria - - Pas d'adulte sur le tournage, leur a-t-on dit à leur arrivée. - ce père surtout : c'est lui l'artisan de cette journée mémorable, où il rêvait justement de découvrir les coulisses de la télévision.
Une deuxième déception attend les enfants : pas plus qu'à Dorothée, ils n'auront droit aux héros de leurs séries favorites. Seuls les trois premiers rangs ont une chance d'apercevoir les deux malheureux téléviseurs pas même surélevés. Et, de toute façon, dès la moitié du dessin animé, les postes sont tournés en direction des présentateurs, afin que ces derniers sachent quand reprendre l'antenne. Pis encore, dès qu'une série démarre, les Musclés répètent bruyamment les petites liaisons musicales pourtant pas très compliquées qui accompagnent la reprise du direct (1). D'abord intimidé, le public commence à protester : « La té-lé, la té-lé », scande-t-il à pleins poumons.
« Et nous sommes encore ensemble pour plus de deux heures de folie ! » crie toujours Ariane après chaque dessin animé. L'ambiance s'échauffe, la température monte sous les projecteurs, la plupart des enfants ont enlevé leur chemise depuis longtemps et les filles ont déjà commencé à embêter les garçons. A moins que ce ne soit l'inverse. Les hôtesses ne sont pas loin d'être débordées, elles ordonnent inlassablement : « Ne te penches pas » (le bord des gradins n'est guère protégé), « Reste assis », « Tais-toi ! ». Elles finissent par concocter une petite sortie en groupe, en direction des toilettes, histoire de se détendre un peu. Plus tard aura lieu la deuxième pause de l'après-midi, la distribution du goûter. Les enfants, toujours assis, ont bien mérité leur jus d'orange et leur tranche de gâteau, une maigre rétribution pour ces figurants bénévoles !
Et dire que pendant ce temps-là les jeunes téléspectateurs confortablement installés chez eux les envient ! Pourtant, les invités du « Club Dorothée » n'ont même pas la possibilité de participer aux concours... et de gagner les cassettes, les disques ou l'album-jeux de Dorothée.
Justement, l'animateur Jacky est en train de demander à l'écran : « Quel est le titre du morceau qu'a chanté Eisa au début de l’émission ? » Au bout du fil, la voix d'une toute petite fille répond : « C'était: Tu te traineras à mes pieds ». « Bravo, s'exclame Jacky. Tu as gagné mais tu restes avec nous, n'est-ce pas ? Car nous sommes encore ensemble pour plus d'une heure de folie ! »
Lassés par une longue attente à la cafétéria, les parents des écoliers de Seine-et-Marne s'enhardissent et pénètrent sur le plateau. La consternation se lit rapidement sur leurs visages. « Ce n'est rien de dire qu'ils sont mal installés ", résume une maman navrée. « Heureusement que nous n'avons pas emmené les petits ! » acquiescent les autres à l'unisson. Compte tenu du niveau d'excitation qui règne sur les gradins, nul ne se fait d'illusion sur l'ambiance du retour en autobus. Quant à Dorothée, tant pis...
L'émission touche à sa fin. Assise par terre malgré sa belle robe blanche, un verre dans une main, une cigarette dans l'autre. Ariane demande aux techniciens : « Il reste encore combien de folie ? »
(1) Depuis, assure Dorothée, deux écrans géants ont été achetés, il ne reste plus qu'à les installer.
Dorothée : la petite fille businesswoman

Décisions médias – Juin 1989
Elle n'aime pas le mot, mais il faut bien le reconnaitre : Dorothée, c'est une véritable industrie. Pour vous en convaincre, allumez la télévision un mercredi matin sur TF1 à 7 h 40 : vous aurez la chance de voir trois quarts d'heure de Club Dorothée matin. Après cette découverte, la demi-heure de Télé Shopping vous paraitra interminable, mais heureusement l'émission de la blonde animatrice reprend à 8 h 55, pour ne s'arrêter qu'à 11 h 30. Comme vous en redemanderez, vous retrouverez Dorothée à 14 h 30. Si vous êtes vraiment accros, pas de panique : on peut en effet la retrouver tous les matins et tous les après-midi en semaine, et aussi le matin pendant le week-end. Au total, près de dix-neuf heures de programmes chaque semaine sous le label Dorothée, soit 900 à 1 000 heures dans l'année. Qui dit mieux ?
UN SOURIRE BIEN RODÉ
Dorothée (Do pour les intimes), de son vrai nom Frédérique Hoschédé, 35 ans, 1 m 62, 46 kg, est un phénomène de la télévision. L'ancienne speakerine gaffeuse ne se contente pas d'être la première animatrice de France, et de très loin, en temps d'antenne. Elle est productrice de son émission, enregistre plusieurs disques par an, fait des concerts et tourne dans ses clips vidéo, et, last but not least, est aujourd'hui directrice de l'unité Jeunesse de TF1. A ce titre, elle participe au comité exécutif du mardi matin, avec Le Lay, Cantien, Breugnot, Mougeotte et tout le gratin de la chaine. Quand ses activités lui en laissent le temps, elle se rend aux Etats-Unis, au Japon ou au MIP-TV, pour sélectionner elle-même les dessins animés de ses émissions.
Le mercredi, son émission est entièrement tournée en direct. Six heures et quarante minutes au total. Dorothée se lève à 5 heures, et quitte son trois pièces du XVII" arrondissement au volant de sa Santana rose. Direction la Plaine-Saint-Denis, au nord de Paris, où de nombreux entrepôts ont été transformés en studios. Elle y retrouve son équipe de gagmen : Jacky, Corbier, Patrick Simpson-Jones et Ariane. Tous sont en tenue très relax, le blue jean domine. Le sixième membre de la fine équipe s'appelle Roxan, c'est le yorkshire de Do, qui traînera sur le plateau toute la journée. A 7 h 40, l'émission démarre dans un décor de cuisine branchée, autour d'une table de petit déjeuner. Dorothée bat des mains pendant la chanson du générique, comme pour s'échauffer, et rode son sourire. Quelques gags rapides et quelques dialogues improvisés sur une trame, et on enchaîne avec Jayce, le premier dessin animé. Il y en aura une vingtaine dans la journée. Pour éviter de lasser ses jeunes téléspectateurs, l'émission zappe toute seule : des séquences de plateau de trois à cinq minutes alternent avec des dessins animés de dix minutes. Dans le studio, la plus grande décontraction règne : on retouche le maquillage de Dorothée pendant qu'elle grille une première cigarette. De la régie, une voix impérieuse couvre le brouhaha : « Une minute !». Les cadreurs regagnent leur poste. Dorothée écrase sa cigarette et interpelle un technicien pour qu'il ferme une porte, les animateurs se placent lentement sur le plateau. Chose étonnante : ils n'ont pas consacré plus de quelques secondes à consulter le conducteur de l'émission.
Cette décontraction, tout à fait inhabituelle pendant le tournage d'un direct, s'explique facilement : Dorothée et son équipe travaillent à ce rythme sur TF1 depuis plus d'un an et demi.
